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16.5.10

Primer l'insoutenable au nom de la vie


L'ONG Survival International fait actuellement pression sur le Conseil mondial du tourisme et des voyages (WTTC) pour avoir désigné Wilderness Safaris pour son prix annuel "Tourisme pour demain", un prix récompensant les "meilleures pratiques en matière de tourisme durable".

Or Wilderness Safaris n'est autre que la compagnie d'écotourisme et de préservation de la nature à l'origine de l'infâme projet touristique qui a vu le jour dans la réserve du Kalahari, territoire ancestral des Bushmen, au Botswana. Sur son site internet, cette compagnie, qui opère également en Namibie, Malawi, Afrique du Sud, Zambie, Zimbabwe et aux Seychelles, se présente comme une compagnie d'écotourisme responsable qui a pour but de protéger la faune et la flore des régions sauvages où elle opère, en incluant bien sûr les communautés locales dans ses programmes de préservation. Et pourtant, en 2009, Wilderness Safaris a ouvert son lodge Kalahari Plains Camp dans la réserve du Kalahari sans avoir consulté les bushmen qui se sont vus interdire par leur gouvernement l'accès à l'eau sur leurs propres terres (le neveu et l'avocat du président botswanais siègent tous les deux au conseil d'administration de Wilderness Safaris).

‹‹ En dépit du verdict de la Haute Cour botswanaise, rendu en 2006, qui confirmait le droit constitutionnel des Bushmen à demeurer sur leurs terres ancestrales dans la Réserve du Kalahari central, le gouvernement botswanais a démantelé un puits dont les Bushmen dépendaient. Ils sont désormais forcés de parcourir une distance de plus de 500 km aller-retour pour s’approvisionner en eau. Ils ont intenté un nouveau procès contre le gouvernement, la première audience étant prévue le 9 juin prochain. De récents rapports des Nations Unies et du département d’Etat américain ont condamné l’attitude du gouvernement vis-à-vis des Bushmen. Alors que les Bushmen sont aux prises avec la tyrannie d’un gouvernement qui les prive de ce que Wilderness Safaris qualifie de ’bien le plus précieux dans le désert’, les touristes du Kalahari Plains Camp ont tout loisir de se rafraîchir au bar et à la piscine du lodge après une éprouvante ‘promenade bushman’. Stephen Corry, directeur de Survival International, a déclaré aujourd’hui : ‘Il y a quelque chose d’obscène dans le fait d’investir dans un tourisme de luxe qui s’installe en plein cœur du territoire bushman, alors que ces chasseurs-cueilleurs sont traités avec tant d’inhumanité. Tant que les Bushmen n’auront pas accès à l’eau, les touristes devraient s’abstenir de se rendre dans la réserve et les investisseurs s’abstenir d’acheter des parts dans des compagnies touristiques qui opèrent dans la région’. Jumanda Gakelebone, porte-parole bushman, a déclaré : ’Nous, les Bushmen, demandons aux compagnies de ne pas acheter d’actions dans la compagnie tant que nos droits et notre liberté ne nous seront pas rendus. Il n’y a rien de plus insupportable que de voir des gens s’ébattre dans une piscine à côté de nous dans le désert alors que nous n’avons nous-mêmes aucun accès à l’eau’. ›› Source Afrik.com : Puma invité à se désinvestir d'un lodge touristique controversé en territoire bushman


La conscience appelle à la responsabilité, et pour toute industrie telle qu'elle soit, la responsabilité se traduit par des contraintes qui sont aussitôt exprimées en coûts monétaires. Bien évidemment, l'industrie touristique ne va pas bouder le tourisme responsable au risque de perdre un marché censé prendre une ampleur mondiale, mais elle ne permettra pas pour autant que soit égratigné son chiffre d'affaires sous prétexte d'un prétendu respect de la vie, alors il ne lui reste plus qu'à tricher. Les valeurs sont bien différentes vues de tout là haut, du hublot d'un jet.


De son côté, l'UNESCO scandalise les défenseurs des droits humains en acceptant le financement et l'instauration d'un prix provenant d'un gouvernement dictatoriel. « "Le travail de l’UNESCO risque d’être entaché par cette alliance contre-nature avec l’un des dictateurs les plus sinistres du monde" déclare la lettre commune envoyée par les associations au directeur-général de l’UNESCO Irena Bokova ».

Tout commence en 2008 lorsque le Conseil exécutif de l'UNESCO approuve et instaure le prix UNESCO-Obiang Nguema Mbasogo, proposé par le président Obiang de la Guinée équatoriale (qui en toute modestie a donné son nom au prix). Le prix Obiang qui récompense les recherches scientifiques contribuant à améliorer la qualité de vie des êtres humains, et qui a été financé par Obiang lui-même pour la modique somme de 3 millions de dollars, a été ouvert aux candidats en 2009. La limite de candidature, fixée en septembre 2009 a finalement été repoussée à décembre puis au 30 avril 2010 car les associations et les groupes de défense des droits humains ont réclamé une enquête sur la provenance des fonds destinés à financer ce prix. Sous la pression, l'UNESCO a fournir des informations contradictoires sur le statut exact du prix et a fait savoir, en janvier dernier, qu'elle suspendait son instauration. Finalement, fin avril, l'UNESCO a annoncé que le prix Obiang sera attribué en juin 2010.

Alors que la plupart des habitants de Guinée équatoriale (4ème producteur de pétrole de l'Afrique sub-saharienne) n'ont pas accès à l'eau potable, que les trois quart de la population vivent dans la pauvreté et meurent avant 50 ans, on peut effectivement s'interroger sur le choix de l'UNESCO, tout en sachant que l'ONU a condamné les pratiques du gouvernement guinéen en matière des droits de l'homme (absence de procès équitables, arrestations arbitraires, torture).

« L’UNESCO se laisse manipuler et sert à rehausser la réputation désastreuse d’un despote cruel et corrompu », a déclaré Tutu Alicante, de l’organisation de défense des droits humains EG Justice. « Les 3 millions USD utilisés pour garantir le prix devraient être affectés à l’éducation et le bien-être du peuple équato-guinéen, pas à la glorification de leur président. » (…) ‹‹ Le statut lamentable des droits humains en Guinée équatoriale s’accompagne d’une corruption généralisée qui siphonne les ressources qui permettraient de satisfaire les besoins fondamentaux de la population. D’après des preuves avancées en 2004 et 2010 par le sous-comité permanent d’enquête du Sénat américain, le président Obiang et les membres de sa famille proche auraient détourné des dizaines de millions de dollars provenant des ressources naturelles de leur pays à leur profit personnel. Des poursuites criminelles sont d’ailleurs en cours d’examen en Espagne. ›› UNESCO devrait mettre fin à son alliance avec le président de la Guinée équatoriale


Décidément, primer l'insoutenable au nom de la vie est une pratique en vogue. Parviendrons-nous à préserver la biodiversité dans un monde où les droits humains sont violés au quotidien ? J'en doute. Comment l'être humain pourrait-il considérer la vie sous toutes ses formes s'il n'est déjà pas capable de respecter ses semblables ?

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